La connaissance libératrice qui aliene
24 mai 2009 Laisser un commentaire
Le capitalisme international est à son stade le plus développé qu’est l’impérialisme. Néanmoins, une lecture de la théorie marxiste laisserait comprendre que l’humanité connaîtra très prochainement un autre jour : celui du socialisme. Le chrétien pour sa part identifierait l’opacité de cette noirceur à l’aube d’une journée qui s’annonce merveilleuse. La crise économique mondiale, pour certains, se veut une marque de l’accomplissement prophétique des prédictions marxistes. Alors, pareille situation ne devrait-elle pas servir d’opportunité à tous ceux et toutes celles qui se disent engagé(e)s dans une lutte de libération massive des peuples qui stagnent au beau milieu du carcan infernal d’un capitalisme féroce ? Qu’en est-il en Haïti ?
La conscientisation : une pratique libératrice
La conscientisation est comprise comme un processus d’apprentissage et d’interinfluence entre des groupes de personnes de la classe populaire qui veulent s’affranchir du joug de domination, d’exploitation et d’aliénation tout en transformant la société avec ou sans l’aide d’ intervenants, que ceux-ci soient de la classe populaire ou pas. Ce concept trouve ses principaux pointsd’encrage chez Paulo Freire. Du point de vue du théoricien brésilien, l’être humain est un être inachevé et incomplet. D’où l’importance d’un processus d’éducation qui doit participer dans sa quête de complétude. S’agissant d’un processus, la formation de l’encadreur* doit nécessairement tendre vers cette même quête de complétude. Et ensemble, dans une praxis, ils essaieront d’acquérir une conscience (critique), celle pouvant leur permettre de comprendre la réalité environnante et de prendre position dans ce contexte de manière lucide et créatrice. Une unité dialectique qui s’inscrit dans l’unique objectif : transformer cette réalité. Car selon l’auteur de « la pédagogie des opprimés » et de « l’action culturelle pour la libération », il est impossible à tout homme de se libérer seul, tout comme personne ne peut libérer personne. Les hommes se libèrent ensemble
Toutefois, si les hommes sont appelés à se libérer ensemble, il est peu probable qu’ils se développent de la même manière, ce, à divers points de vue. Une tendance qui a à voir bien évidemment avec la forme d’organisation de la société (même en partie). Attirer l’attention sur ce fait est d’une importance extrême. Car se référant aux diverses étapes que doit parcourir une communauté œuvrant pour sa libération, le niveau de conscience nécessaire des exploités la constituant ne s’acquiert pas concurremment. C’est ce qui d’ailleurs justifie le recours au concept d’avant-garde par certains auteurs. Mais des avant-gardes qu’il ne faut pas confondre avec des directeurs d’opinions pris dans une logique fonctionnaliste. Ce ne sont pas des donneurs de conscience ou encore des dictateurs de conscience. D’ailleurs rendre la conscientisation en une forme d’endoctrinement ne serait qu’incompatible avec ce qui constitue son essence même : son caractère dialogique comme pratique de liberté. De plus, la conscientisation, n’est-elle pas avant tout la résultante d’une lecture critique personnelle du monde ?
Dans Conscientisation, expérience, positions dialectiques et perspectives, Colette Humbert relate plusieurs cas où l’éducation-conscientisante a connu un succès considérable. Dans ce même ouvrage, l’explication est donnée des procédés qui ont conduit à ces résultats. On ne va pas les énumérer ici, mais chose sûre c’est que les avant-gardes ne considéraient pas les populations en question comme amorphes d’avoir commis l’abomination qui suit : ne pas atteindre le même niveau de conscience qu’eux au même moment. Ils étaient de véritables agents, des militants dignes du nom.
Les autoproclamés militants haïtiens : des stars
Le militant n’est pas celui qui se présente comme un messie. Au contraire, il prend les précautions nécessaires – ce qui arrive tout naturellement – pour éviter le schéma descendant que peut dessiner ses relations avec la masse. C’est quelqu’un qui garde constamment à l’esprit que la conscientisation impose dialogue et exclue toute monopolisation du débat. Faute de quoi, bien entendu, il est censé plonger dans un verbalisme coriace qui ne conduit qu’à l’anéantissement du peu de conscience dont dispose la masse. Il sait écouter parce que soucieux de son progrès et de celui du collectif. Aussi comprend t-il que seul le respect des différences permet de faire ensemble. En somme, le militant reste celui qui participe de la dynamique d’accompagnement de l’autre en vue de l’aider à comprendre que ses problèmes sont partagés par autrui et que ceux des autres sont aussi siens. Paradoxalement, nous n’avons ici (en Haïti) que des bavards endurcis qui se disent, par abus de langage, militants. Ils sont inaptes à réunir 12 personnes – en dépit de leur recours à la violence symbolique – autour de cette cause qu’ils appellent commune. D’où l’idée somme toute pertinente de questionner le refus catégorique de leur discours apparemment libérateur par les ”prêts à tout” pour un changement des conditions de vie de l’Haïtien.
Qu’on l’appelle gloutonnerie livresque ou indigestion intellectuelle, nous accordons à ces usurpateurs le bénéfice du doute de savoir (ne serait-ce qu’) un tout petit peu sur le processus de conscientisation. Nous les avons entendus clamer haut et fort des auteurs de référence en la matière. Alors pourquoi ne pourront-ils devenir des militants dignes ? Nombres de raisons peuvent expliquer ce fait, mais on s’attarde ici à effleurer cet aspect de la question dont la profondeur trompe la vigilance de nombres d’observateurs. Ces usurpateurs chevronnés et récidivistes pour aussi dialecticiens qu’ils se croient être – il n’en existe sur le terrain en dehors d’eux, tout comme ils croient avoir le monopole de la militance jusqu’à définir, selon leur grille, qui est ou n’est pas militant – refusent de passer au crible de la dialectique leurs conception et pratique de la dialectique. Or, le militant est appelé à s’adapter, à clarifier sa propre position tout au cours de la dynamique. La dynamique de la conscientisation ne peut être possible qu’à condition que le militant applique à ses mentalités et idéologie la critique dont la conscientisation elle-même est porteuse.
Ces-dits avant-gardes font peur à ceux-là dont la faible conscience ne permet de poser des actions pour le chambardement de l’ordre établi. Ce qui les (ces pseudo-militants) réduit à l’état de cercle fermé dans une contemplation de pairs. Le seul rapport qu’ils détiennent avec les non-membres du clan se résume en un bavardage intellectualiste “c’est nous les vrais intellectuels, la façon de penser des autres équivaut au fait de s’abstenir de penser, etc.” Ce comportement n’est pas sans incidence. Il leur assure la domination de quelques uns qui, voulant échapper à leur jugement, décident de se faire appartenir à leur groupe. Ces pauvres ne sont même pas conscients que le fait d’appartenir à un groupe « dominant » ne veut pas dire qu’ils dominent en tant qu’individus. Ils deviennent un moyen remplissant l’unique fonction : grossir la foule.
L’évidence ne saute pas toujours aux yeux. Inconsciemment, et c’est bien malheureux, il y a une contradiction entre le but dit poursuivi et les actions posées en vue de l’atteindre. La connaissance dont ils se disposent qui se veut une connaissance libératrice ne fait qu’aliéner ceux là qui devraient juger nécessaire de se grouper (tenant compte de leur classe d’appartenance) pour échanger autour de leur capacité (en tant qu’êtres historiques) comme moteurs de changement social. Mais non, ces derniers le font par peur puisqu’ils ne se croient à même de résister aux matraquages intellectuel et spirituel. Ils ont donc choisi, non en vertu d’une conscience critique aiguisée, mais par souci d’appartenir au club des grands, des grands savants ( ?).
Nos prétendus militants sont des stars qui repoussent la grande masse qui devrait cronstituer leur priorité pour s’intéresser à leur clique. Quel paradoxe ! Selon toute vraisemblance, ils veulent se faire passer pour des héros, des martyrs qui combattent pour la cause de la masse sans la masse. Un comportement combien assimilable au crucifiement du christ comme rançon pour laver les péchés d’un monde qui demeurait dans l’ignorance de son état pécheur.
A un moment où l’urgence se fait sentir, la crise de militance accable. Les stars qui sont par devant la scène ne peuvent faire bouger la foule même avec leurs plus beaux morceaux. Or, nous le répétons, il y a urgence. L’urgence même de l’heure veut qu’on déblaye le terrain, le débarrasser des imposteurs pour l’émergence d’hommes dignes.
rickendy03@yahoo.fr
*Dans le processus, il ne fait pas un travail de transmission d’un quelconque contenu de l’éducation mais se veut un facilitateur permettant à l’enseigné la découverte et la compréhension de la réalité qu’ils sont appelés à transformer.
Sources :
Dominique Cornet, Le processus de conscientisation.
Raymond Debord, Qu’est-ce que la conscientisation ?
Icek Ajzen et Fishbein La théorie du comportement planifié.
Colette Humbert, la conscientisation.
Paulo Freire, La pédagogie des opprimés
